21XII23, JEUDI
"Soutine - De Kooning, la peinture incarnée", Musée de l'Orangerie
Willem De Kooning, " Amityville "
Paysage incarné
" Sous moi, il y aurait ce cheval invisible et sans nom
Qui ignore où il va, sans ornière, ni peur
Cheval, préserve-moi de l'intention! "
J’aurais aimé t’emmener dans cette exposition prendre un bain de sang et de tripes ; voir ton corps saisi de décharges de plus en plus fortes, retourner inflexiblement à l’assaut, de salle en salle, l’oeil guerroyant. Au final, on sort toujours vainqueur de la confrontation avec les artistes qui ont peint avec un tel jaillissement. C’est comme si leur puissance se partageait.
On ne s’extirpe pas de la contemplation d’un De Kooning comme on le ferait d’un portrait de Ingres. Dans le cas de ce dernier, on dit : " Quel talent, quel brio, quel génie…" Dans l’autre, on dit : " Quelle claque j’ai pris! " D’ailleurs, le plus souvent, on ne dit rien ; on en ressort comme d’un grand huit, ou d’une vague atlantique et glacée, avec une seule envie : y retourner. Ingres / De Kooning : l’un s’admire, l’autre se partage.
Mais ce que tu aurais préféré sans doute, c’est le chemin, la progression de Willem De Kooning au contact du travail de Soutine. L’exposition est incroyablement limpide. Avec un fil conducteur révélé par De Kooning lui-même : « The more I try to be like Soutine, the more original I get ». Sans jamais être dans la copie, si loin de là. Je pense plutôt que Willem de Kooning a découvert le pays Soutine et qu’il l’a exploré beaucoup plus loin que Chaïm Soutine lui-même. Soutine qui aurait sans doute adoré l’extension de ce fils (ce frère), comme il aurait peut-être aimé cette couronne d’expressionniste abstrait que l’Amérique lui a tressée.
De Kooning confie au photographe Rudy Burckhardt qu’il a voulu peindre comme Ingres et Soutine à la fois. Il y a quelque chose qui me transperce dans cette phrase, qui provoque en moi un écho assourdissant. Et le summum, c’est que je n’avais pas encore découvert cette voie entre figuration et abstraction de façon aussi forte que je l'ai trouvée chez De Kooning. Un commentaire dit qu’il « figure l’informe », mais je pense que c’est l’exact inverse, il « abstrait la figure », m’entraine loin du modèle en conservant l’essence de l’humanité dans un semblant de forme anamorphosée et dans une trace de peinture très incarnée. Il mêle violemment l’ensemble, jouant rythme, couleurs et formes, rendant sa pulsion libidinale au sujet, et ce faisant, il m’offre le miroir de la mienne. Le tableau convoque ma violence et s’en nourrit pour me la renvoyer décuplée par le désir qui rayonne.
L’incarnation dans un ensemble abstrait propulse cette peinture. O comme j’aurais aimé t’entendre tordre ce mystère.
***
Certains spectateurs cherchent dans la pâte abstraite du trait, chez Soutine notamment, une forme spontanée émergeante : ici un clocher fantôme, là, un animal, un visage, une scénette ou autre. Ici est l’erreur! Chercher une paréidolie dans l’abstraction c’est - tiré bien loin du réel par un flux émotionnel - nager à contre-courant de toutes ses forces et se réfugier dans une iconographie, dernier écueil du raisonnable quand il faudrait flotter comme un bouchon de liège sur cette rivière tumultueuse dont on sait qu’elle mène à la chute : la cataracte abyme. Celle qui ouvre le regard au noir.
L’inverse de la cécité.
21V5, MERCREDI
Splitting Backbone
swift & company
Tailler dans l’échine, aller à l’essentiel du non pensé. Vite. Ne pas dégager les choses en une dissection fine de sa vie ou ses actes. Un épanchement mellifique.
Avancer au bruit sourd et crayeux de la feuille qui s’abat, un automne froid, des mains d'un boucher. Le chant mat des chairs séparées, des os divisés, des cartilages dissociés, sous la lame violente du geste s’imposant dans le silence qui suit. Irrévocable.
Dégager l’épine dorsale, ne pas chercher les nerfs quand il faut sonder l’os. La mœlle.
Trancher le doute polycéphale qui s’avance dans sa hideur de Lerne. Narcisse, Vanité, Faux-courage, Subversions amies, Héritages, Postures, Orgueil : faire choir ces têtes, - swift - vif et concis car la Pensée repousse vite à reprendre sa place. Sentir le terreau se gorger du sang sacrificiel.
Ainsi le cadavre fendu devient fulgurant engin de folie - dazzling corpse - libre comme un furet nubile qui ensemence, dans la forêt, la trace.
****
Il y eut, enfant, l’effarement et la fascination devant un Ogre de boucherie ; sa faconde impérieuse et son habileté d’assassin débonnaire à débiter la viande. Dans la beauté du geste. L’usure des poignards ou celle du billot ne me laissait aucune chance et je ressentais déjà, juste à contempler le fil de la lame déformé par la Mort, la morsure profonde du fer dans ma chair. La feuille, couperet sans âme d’assourdissant acier, me condamnait au choix : Ça ou ça. Ça, pas ça. Ça.
En mon sein, aurais-je encore le souvenir du billot ?
Pastels à l'huile et craie grasse aquarellable sur couché brillant 15 x 24 cm
dessins, textes et graphisme © Olivier Thévin
olivierthevin.com
2026